LA CHASSE GARDÉE DES COMMERÇANTS GUINÉENS

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    La communauté guinéenne au Sénégal n’est pas seulement entrée dans l’imaginaire collectif comme des individus entreprenants. Dans la réalité, ses membres ont longé plusieurs allées de succès qui en ont fait une collectivité dynamique. Celle-ci assure presque le monopole de plusieurs secteurs d’activité : vente de fruits, blanchisserie, coiffure pour homme, boutique…

    Sénégal, pays d’accueil, c’est déjà connu. Il l’est encore plus pour la communauté guinéenne. Les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) le corroborent. Selon l’enquête intitulée « Profil migratoire du Sénégal 2019 », 43 % des émigrés au Sénégal sont des Guinéens. Et même si les études ne se sont pas intéressées à la répartition de cette population dans les différents secteurs d’activité, force est de reconnaître que la coiffure pour homme, le travail de boutiquier, la vente de fruits…, sont presque l’apanage de cette communauté. Une mainmise qui ne manque pas d’explication. Alpha Bâ tient une boutique à Scat Urbam. Il vend également des fruits. Pour lui, si ses compatriotes sont essentiellement orientés vers le commerce, c’est parce que la plupart d’entre eux arrivent au Sénégal sans qualification professionnelle. La seule option, dans ce cas, dit-il, c’est le commerce. Selon l’étude de l’Ansd, plus de 59 % des étrangers résidant au Sénégal ne sont pas instruits. Et pour se simplifier la vie, l’activité se fait souvent à la chaîne. Une affaire de famille !

    Dans son grand magasin situé à Hann Mariste, Abdou supervise presque tout. Il possède plusieurs boutiques et magasins éparpillés un peu partout à Hann Mariste depuis le début des années 2000. Ici, même si le décor peut sembler désordonné pour le visiteur, le maître des lieux a une maîtrise parfaite de l’emplacement de chaque article, au détail près. À l’aide d’une machine à calculer, d’un carnet de facture, il gère les commandes minutieusement, assisté de deux garçons : son fils aîné et son neveu. « Ce sont mes deux plus proches collaborateurs, mes hommes de confiance », confie-t-il. De l’autre côté, un jeune garçon, à peine la dizaine d’années, a les yeux rivés sur un exemplaire du Coran. Pour Abdou, c’est le passage obligé. « Chez nous, il est impératif d’apprendre le Coran. Petit à petit, on s’initie au commerce. On ne le choisit pas forcément. Très souvent, on pratique l’activité de son tuteur », explique-t-il.

    Chaîne de solidarité familiale

    Chez la communauté guinéenne, le lien familial est très fort. Selon Mouhamed, coiffeur à la Sicap Liberté 6, c’est une question de confiance et de solidarité. En cette matinée de lundi, les clients se font désirer dans son salon. Les sièges pour clients sont occupés par les apprentis. Ils ont le même patronyme Bâ, ironise Mouhamed. Les deux sont ses frères, les deux autres sont ses cousins. Ils ont quitté leur Guinée natale pour venir apprendre le métier. « C’est comme ça que j’ai appris le métier. J’étais chez un de mes oncles coiffeurs. Quand j’ai assimilé, il m’a aidé à ouvrir mon propre atelier. Je suis obligé de faire la même chose pour mes jeunes frères », dit-il. Pendant que l’apprenant se familiarise avec le métier, il est logé, nourri par son aîné et mentor jusqu’à ce qu’il puisse ouvrir son propre atelier. Selon notre interlocuteur, c’est ce qui fait qu’on peut retrouver une bonne dizaine de membres d’une famille dans une seule activité. Le cas du vieux Barry, doyen du marché Sandiniéry, en est un exemple. L’un des premiers à s’installer dans la vente de fruits, il est aujourd’hui une sorte de superviseur. Le business est entre ses deux fils et leurs enfants. « Ils assurent bien la relève, je n’ai plus la force de mes 25 ans », dit-il, avec ironie.

    L’autre explication à cette forte présence dans ces domaines d’activités est à chercher dans la rentabilité. Pour la coiffure, par exemple, le chiffre d’affaires journalier peut facilement atteindre 50.000 FCfa le week-end et autour de 15.000 FCfa les jours ouvrables. Am, qui tient un salon dans un petit magasin, très exigu, ne le cache pas ; le business rapporte. Même avec une recette journalière d’un peu plus de 5.000 FCfa, « facilement atteignable, on s’en sort ».

    Abdoul, lui, tient une blanchisserie. Même s’il est écrit sur une planche négligemment accroché à la porte, que le travail se fait à la machine, la réalité est tout autre. Peu importe, pour lui. Puisque son travail à la main est de qualité. « L’essentiel, c’est que le travail soit très bien fait. Si je suis là depuis bientôt 10 ans, c’est parce que mes clients sont satisfaits », assure-t-il, le coude posé sur une machine à laver qui sert plus de comptoir qu’à blanchir.

    « Nous ne sommes pas venus au Sénégal pour le confort »

    Dans un grand magasin, une baie vitrée où sont rangés les habits déjà lavés et repassés, fait office de porte. À l’intérieur, une grande planche de bois sépare la pièce en deux parties. La deuxième fait office de chambre à coucher. Mouhamed y vit avec son épouse et ses deux enfants qui sont nés au Sénégal. De la cuisine au linge, tout se fait dans cet espace. Rien de grave pour quelqu’un qui a partagé une chambre avec sept autres compatriotes plusieurs années durant, surtout si cela permet d’économiser 25.000 FCfa par mois destinés au loyer ! « Cela peut sembler bizarre pour quelqu’un qui est chez lui. Mais nous restons des émigrés même si nous sommes bien intégrés. Nous ne sommes pas ici pour le confort. Il faut savoir serrer la ceinture », affirme Mouhamed. Selon Alpha, boutiquier de son état, que ce soit la boutique, la blanchisserie…, ce sont des activités qui permettent de faire des économies sur le train de vie. Prenant son exemple, il dit avoir aménagé une petite couchette dans sa boutique au lieu de prendre une chambre qui lui aurait peut-être coûtée un peu plus de 20.000 FCfa, alors qu’il n’y passerait pas plus de sept heures par jour. « On finit par s’y habituer », explique-t-il.

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