Pourquoi les intérêts français au Sénégal ont-ils été ciblés ?

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    Qu’est-ce qui se cache derrière ces attaques systématiques contre les intérêts de l’ancien colonisateur dans notre pays ? Un spécialistes de relations internationales et un expert en com’ tentent de décrypter ces événements

    Des entreprises françaises (comme Total et Auchan) implantées au Sénégal ont été prises pour cibles lors des manifestations de la semaine dernière pour la libération de l’opposant Ousmane Sonko. Qu’est-ce qui se cache derrière ces attaques systématiques contre les intérêts de l’ancien colonisateur dans notre pays ? Un spécialistes de relations internationales et un expert en com’ tentent de déchiffrer le message laissé par les manifestants sur les enseignes calcinées.

    Dans le feu des manifestations qui ont secoué notre pays la semaine dernière, des stations-services Total et des supermarchés de l’enseigne Auchan ont été saccagés, pillés voire incendiés. Des biens qui appartiennent donc au groupe énergétique français Total mais aussi au géant de la distribution alimentaire Auchan Retail.

    Curieusement, les sociétés nationales ainsi que la quasi-totalité des entreprises étrangères d’autres nationalités ont été épargnées par cette fureur populaire. Effet de foule ou actes à ranger dans l’ordre idéologique ? Interpellé sur la question, Momar Thiam, docteur en communication politique, y voit les traces d’un sentiment anti-colon dans ces messages de feu. Selon l’ancien consul général du Sénégal à Bordeaux, ces actes traduisent également la manifestation d’une volonté de faire chuter le symbole de l’hégémonie française au Sénégal. « N’oublions pas que, derrière cette contestation en faveur de Sonko, plane l’ombre du mouvement antiimpérialiste. Lequel est formel sur sa position de faire dégager la France des affaires internes du pays. Or, quand on parle de complot dans cette affaire de mœurs, beaucoup de gens pensent aussi à la main cachée de l’Etat français qui pourrait avoir intérêt à voir tomber le leader politique qui ne représente pas ses intérêts sur le sol sénégalais. C’est pourquoi, c’est la France elle-même qui est interpellée par ces jeunes à travers le feu sur ses intérêts », décrypte Momar Thiam.

    Toujours d’après l’expert en communication politique, ces pillages en série marquent aussi un signal très fort envoyé par les manifestants au président Macky Sall au sujet de la situation économique du pays. Et selon M. Thiam, c’est un message de rupture qui est dessiné sur les stations Total calcinées et les magasins vandalisés. L’expert en communication, rappelant que l’actuel président de la République est souvent caricaturé par ses détracteurs en gouverneur de la France soumis au diktat de Macron, souligne la mainmise de ce pays sur l’economie sénégalaise. « Pour ces jeunes, analyse notre interlocuteur, il est hors de question de continuer de voir les entreprises françaises contrôler les richesses du pays tandis que les nationaux sont dans les difficultés. L’autre message qu’on peut percevoir dans les pillages des magasins alimentaires d’Auchan, se trouve être la précarité sociale. D’ailleurs, on constate que, dans les saccages, les gens ont commencé par emporter des vivres chez eux pour se nourrir ».

    Thierno Niang, spécialiste des relations internationales : «La France est derrière la plupart des soubresauts politiques en Afrique »

    En tentant de cerner le mystère laissé derrière les flammes après le passage dévastateur des manifestants dans les stations Total et les magasins Auchan, Thierno Niang, spécialiste des relations internationales, indexe la politique étrangère de l’Elysée sur le continent africain. Depuis un bon moment, explique-t-il, les peuples africains, particulièrement la jeunesse, nourrissent un sentiment de défiance et de haine envers la France. « C’est parce qu’on sent que ce pays est derrière la plupart des soubresauts politiques que traversent les pays africains. L’exemple le plus illustratif est la présence de l’armée française au Mali à travers la force Barkhane qui, elle-même, fait l’objet de rejet par une grande partie de la population de ce pays.
    Et particulièrement au Sénégal, les entreprises françaises sont au cœur de l’economie», constate froidement, le membre de l’ONG Legs Africa et auteur de l’ouvrage géostratégique «Le son d’humanité ». Evoquant par ailleurs une frustration légitime chez les jeunes pouvant expliquer les représailles contre les symboles de la France, M. Niang explique : « actuellement, les gouvernants ont en face d’eux une génération décomplexée qui veut remettre en cause cette hégémonie pour un partenariat gagnant-gagnant avec la France. Et malheureusement, ces jeunes sont convaincus que les dirigeants actuels non seulement ne jouent pas francjeu mais encore qu’ils sont aussi soumis aux ordres du pays colonisateur qu’est la France ».

    Sur les contours de cet élan aux aspirations souverainistes, le spécialiste des relations internationales précise que le leader du parti Pastef, Ousmane Sonko, n’a fait que surfer sur la vague pour rejoindre le mouvement de révolte contre l’accaparement des ressources africaines par les occidentaux. « Car, au-delà de lui, il y a d’autres leaders politiques qui tiennent le même discours envers la France. C’est même une position politique constitutive d’une crise de conscience qui permet de savoir que la France doit arrêter son ingérence dans les affaires intérieures de ses anciennes colonies. D’ailleurs, on se rend compte que l’Etat français lui-même prend très sérieux ce sentiment de dépit des jeunes Africains à son encontre. C’est pourquoi, le président Emmanuel Macron, conscient de cette tournure, parle d’un sentiment anti-français qui est en train de se développer dans plusieurs pays africains », indique Thierno Niang.

    Toutefois, le spécialiste des relations internationales, rappelant que le monde actuel est à l’apogée de la mondialisation, soutient que même Ousmane Sonko ne pourra pas rompre avec la France. Les deux pays, quel que soit l’homme politique qui tiendra les rênes du Sénégal, continueront d’avoir des relations de coopération.

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